Alors que la découverte d’un vaste  réseau d’espionnage via le logiciel pegasus fait couler encre et salive dans le milieu médiatique européen et américain, on découvre que le continent africain est très concerné par cette affaire.

 Pegasus : de quoi s’agit-il ? 

Pegasus est un logiciel espion pour iOS et Android qui a pour but de collecter des informations et de permettre un accès aux appareils touchés. Il est conçu et commercialisé par l’entreprise israélienne NSO Group, dès 2013, bien que des traces de son existence ne soient découvertes qu’en 2016. Le logiciel est découvert en 2016.  Le 25 août 2016, le laboratoire Citizen Lab et l’entreprise Lookout révèlent que le smartphone du militant émirati des droits de l’homme Ahmed Mansoor a été ciblé par un logiciel espion nommé Pegasus.  Ce logiciel espion permet de lire ses messages, photos et mots de passe, ainsi que d’écouter les appels téléphoniques, de déclencher l’enregistrement audio et le suivi de la géolocalisation. Il a aussi accès aux publications sur les réseaux sociaux, aux vidéos, aux enregistrements aux historiques des consultations internet. Il peut aussi retracer l’itinéraire de son utilisateur.  

Par exemple, Pegasus est capable de capter des données d’applications, comme WhatsApp, Skype, Facebook ou Gmail. Il peut aussi enregistrer tous les caractères saisis sur le téléphone ou photographier l’écran. L’installation du logiciel malveillant peut se faire par simple click sur un sms ou un lien « contaminé »  (un sms, un iMessage ou une URL), mais aussi par des techniques dite « zero click ». il s’agit d’une installation sans aucune action de l’utilisateur, enfin par émetteur-récepteur sans fil à proximité du terminal, ou bien encore directement manuellement si le smartphone de la cible est un temps en possession du commanditaire. The Guardian, journal britannique précise que Pegasus infiltre aussi bien les appareils Android que l’iPhone. Afrique : Cible ou Complice ? »

Et l’Afrique dans cette affaire ?

Durant la mi-juillet 2021, une partie des résultats d’une enquête nommée « Projet Pegasus » conduite par un consortium de 17 médias internationaux piloté par l’ONG Forbidden Stories et s’appuyant sur l’expertise technique d’Amnesty International, sont rendus public. Ladite  enquête présente une liste, qui selon elle, remonte à 2016, incluant les numéros de pas moins de 180 journalistes, 600 hommes et femmes politiques, 85 des avocats et militants des droits humains ou encore 65 chefs d’entreprise. Selon l’Agence France Presse, dans certains cas, les cibles ont été retrouvées mortes, d’autres contraintes à l’exil. L’ONG Forbidden Stories, basée à Paris précise que pas moins sept gouvernements africains ont espionné des journalistes, opposant et activistes à l’aide du logiciel Pegasus. Il s’agit de l’Algérie, de la République démocratique du Congo, de l’Égypte, du Maroc, de l’Ouganda, du Rwanda et du Togo.

Les accusations d’espionnage cybernétique en terre africaine ne sont pas nouvelles. Dans son rapport 2020 sur les « prédateurs numériques », Reporters sans frontières faisait état de plusieurs entreprises basées dans divers pays qui fournissent des outils d’espionnage en Afrique. En plus du groupe NSO, RSF citait aussi Memento Labs (également connu sous le nom de Hacking Team), que l’ONG accusait d’avoir attaqué des journalistes en Éthiopie et au Maroc. Il y avait aussi le groupe Gamma, ou FinFisher, basé en Allemagne, fabricant du logiciel FinSpy.  L’Union africaine a même signé un accord pour renforcer sa coopération technologique, malgré des révélations. L’institution n’a pas été épargnée par les soupçons d’espionnage chinois : en 2018, le journal Le Monde avait affirmé que la Chine avait espionné le siège de l’UA, à Addis-Abeba. En août 2020, le même journal révèle, d’après une enquête menée conjointement avec le journal The Guardian, que six Togolais, opposants au régime en place ou dignitaires religieux, dont Mgr Benoît Alowonou, évêque du diocèse de Kpalimé, ont été la cible d’espionnage via l’utilisation du logiciel Pegasus.

Le  Washington Post avance des noms de quelques personnalités ciblés. Parmi ceux-ci, figurent des noms de premiers ministres ou ex premier ministre africains : le Sud-Africain Cyril Ramaphosa, l’Égyptien Mostafa Madbouli, l’Ougandais Ruhakana Rugunda et le Marocain Saad-Eddine El Othmani. Après la publication du rapport sur l’espionnage indexant clairement le gouvernement marocain, ce dernier  a catégoriquement dénoncé comme « mensongères » les informations selon lesquelles les services du royaume « ont infiltré les téléphones de plusieurs personnalités publiques nationales et étrangères et de responsables d’organisations internationales à travers un logiciel ». Mais à Paris, on apprend par Mediapart  qu’une plainte auprès du procureur de la République de Paris, « au nom de Lénaïg Bredoux et d’Edwy Plenel », deux de ses journalistes dont les téléphones auraient été espionnés par les services de renseignements du royaume chérifien.

« Réactions…. »

Parmi les africains ciblés, figure la rwandaise Carine Kanimba, la fille de Paul Rusesabagina (le héros du film Hôtel Rwanda), actuellement devant la justice. La jeune femme pointe du doigt les autorités rwandaises : « Le logiciel Pegasus coûte des millions au gouvernement rwandais et la décision de me mettre sur écoute, de me surveiller, alors qu’on sait qu’il y a beaucoup de gens au Rwanda qui meurent de faim, qui ont besoin de médicaments, qui ont besoin d’attention, qui ont besoin de cet argent pour survivre, le gouvernement rwandais lui, préfère me mettre sur écoute ». C’est le même son de cloche au Togo, où le père Pierre Marie Chanel Affognon, très actif au sein de la société civile, aurait lui aussi été placé sur écoute. « Si des citoyens et des hommes religieux sont considérés comme un danger potentiel pour la nation, je crois quand même qu’il y a là quelque chose à corriger. Et puis, on ne peut pas minimiser le coût de ce logiciel ! Qu’est-ce que cela a coûté au contribuable togolais ? Une mesure de justice serait que ceux qui ont acheté ce logiciel puissent rembourser à l’État togolais la somme et que ce fonds soit investi dans le social ». En 2019, dans une interview au magazine Jeune Afrique, le président Paul Kagame avait déjà apporté des éclairages sur sa vision du sujet : « C’est ainsi que tous les pays opèrent. (…) C’est un moyen de connaître ses ennemis et ceux qui les soutiennent ». Pour le moment aucune information sur un espionnage possible ou non en Afrique Centrale ne filtre.

Lionel KANA