Il n’est pas rare d’entendre que « l’Africain est polygame de nature », et que cette pratique serait même l’idéal de vie matrimoniale dans les sociétés africaines. Pourtant, il existe dans nos cultures elles-mêmes des dictons et des us qui montrent que si la polygamie est une pratique répandue, ses principales motivations sont à chercher ailleurs que dans la nature de l’homme.

Un fait intéressant mérite d’être analysé pour comprendre le sens de la polygamie dans les sociétés traditionnelles (nous précisons « traditionnelles » pour nous distancier des pratiques dévoyées actuelles). Dans la plupart des coutumes, on observe la singularisation de la première épouse dans un mariage polygamique. Elle occupe une place privilégiée qui est exprimée dans les dictons. Les Mongo disent que « l’épouse est celle qui a commencé le mariage avec son mari ». Chez les Baluba du Katanga, il est dit de la première femme qu’elle « possède le mariage ». Chez les Peuls, la première épouse est la « daada-saaré », la « mère de la maison », voire comme le décrit Amadou Amal, le « guide de la maison ». Chez les Batanga, la première femme, qui est appelée « nyangw’a mboa ou mère », est présentée comme celle ayant « tous les pouvoirs dans le foyer ».

Ces dictions montrent que, dans un système polygamique, la valeur symbolique et institutionnelle du mariage est réalisée dans le premier mariage. La première épouse est l’épouse, la mère.

Il faudrait alors chercher dans la pratique de la polygamie d’autres motivations. La principale est utilitariste. Pour l’homme en effet, avoir plusieurs femmes n’a pas pour fonction de concrétiser plusieurs histoires amoureuses par le mariage. Son objectif est nataliste : il faut la main d’œuvre pour mettre en valeur des propriétés. Parallèlement, prendre plusieurs femmes correspond à un besoin d’alliance avec d’autres familles et communautés par réciprocité, pour services rendus ou afin de garantir la paix, les enfants scellant cette alliance. Les visées hédonistes ne sont pas également à écarter. C’est pourquoi le théologien congolais Vincent Mulago, parlait de la polygamie en Afrique comme une « concession à la faiblesse humaine ».

La polygamie comme pratique sociale est le fait non pas de la nature, mais de la culture qui l’a normalisée pour des raisons anthropologiques (vision nataliste) ou économiques, voire hédonistes.

C’est dans ce sens qu’il faut situer parallèlement la polyandrie (une femme peut épouser plusieurs hommes). Elle fût pratiquée dans certaines régions de la RDC, du Kenya (Masaï), du Nigéria. Ailleurs, comme au Népal, il est encore normal que plusieurs frères épousent une même femme (polyandrie fraternelle). On ne dirait pas ici que les motivations sont à chercher dans la nature des femmes. La principale raison de la polyandrie fraternelle est d’éviter la dispersion du patrimoine familial.

Le débat sur la polygamie, comme ailleurs la polyandrie, devrait en conclusion se déplacer sur la pertinence pour notre contexte actuel des raisons qui ont motivé ces pratiques à d’autres époques. Avoir une progéniture nombreuse pour sceller des alliances, pour mettre en valeur de vastes étendues de terre, ou pour réaliser des rêves de grandeur, n’a plus beaucoup de sens aujourd’hui. De plus, il faut considérer la question au niveau moral. Le mariage à notre temps s’est refondé sur l’amour interpersonnel, ce qui n’était pas le cas dans les temps anciens où il était généralement arrangé. La polygamie est douloureuse pour la femme contrainte de partager un époux avec qui il a une histoire émotionnellement forte s’enracinant dans une rencontre amoureuse.

François Ossama, Écrivain.