[Dado Ruvic/Reuters]

Au début des années 70, les pays industrialisés qui venaient de connaître près de trois décennies de forte croissance (« Les Trente Glorieuses ») étaient largement dépendant du pétrole. Les deux tiers de l’énergie consommée en Europe et aux USA étaient importés, principalement du Moyen-Orient. Les émirats pétroliers prenaient alors conscience de leur position de force.

Entre 1970 et 1973, le prix de ce qui est devenu l’« or noir » va doubler. Mais ce n’est qu’un début. Fin 1973, à la suite de la guerre du Kippour entre Israël et ses voisins arabes, les pays du Golfe réunis dans le cartel de l’OPEP (Organisation des Pays Exportateurs du Pétrole) décident, en guise de rétorsion contre les pays alliés à l’État hébreu, de réduire leur production. L’Arabie Saoudite, qui fournissait à elle seule 21% de la production mondiale de brut, va encore plus loin en imposant un embargo de ses exportations vers les États-Unis notamment. C’est la panique et le prix du baril flambe. En quelques semaines, il sera multiplié par quatre, passant de 4 à 16 dollars US. Les économies occidentales ne peuvent pas faire face. La croissance s’effondre et le chômage augmente. Le coup de grâce est donné en 1979. La chute du Shah d’Iran et la révolution islamique dans ce pays, alors important producteur de pétrole, engendre un nouveau doublement du prix du baril, de 20 à 40 dollars US. C’est le second choc pétrolier. Dès lors, après des décennies d’approvisionnement abondant et de consommation croissante, les Américains ont dû faire face à des hausses de prix et à des pénuries de carburant, provoquant des files d’attente dans les stations-service du pays. Les dirigeants locaux, étatiques et nationaux ont appelé à des mesures d’économie d’énergie, demandant aux stations-service de fermer le dimanche et aux propriétaires de s’abstenir d’installer des lumières de Noël sur leurs maisons.

En plus de causer des problèmes majeurs dans la vie des consommateurs, les chocs pétroliers des années 70 ont été un coup dur pour l’industrie automobile américaine, qui produisait depuis des décennies des voitures de plus en plus grosses et qui était désormais dépassée par les constructeurs japonais qui produisaient des modèles plus petits et plus économes en carburant. Bien que l’embargo n’ait pas été appliqué de manière uniforme en Europe, la hausse des prix a conduit à une crise énergétique d’une ampleur encore plus grande qu’aux États-Unis. Des pays comme la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la Suisse, la Norvège et le Danemark ont imposé des restrictions à la conduite automobile, à la navigation de plaisance et à l’aviation, tandis que le Premier ministre britannique a exhorté ses concitoyens à ne chauffer qu’une seule pièce de leur maison en hiver. On voit donc que l’embargo pétrolier des années 70 a entraîné un changement dans le pouvoir politique et économique mondial à cette époque, car les pays de l’OPEP pouvaient désormais influencer des nations puissantes telles que le Royaume-Uni et les États-Unis en manipulant l’approvisionnement en pétrole. Bref, grâce au pétrole, ils pouvaient imposer leurs lois.

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Tout comme dans les années 70, la crise actuelle de la COVID-19 a entraîné des chocs économiques obligeant des milliards d’habitants à changer leur mode de vie. Sauf que l’enjeu économique n’est plus le pétrole, mais plutôt le vaccin, de sorte que de la même manière que les pays de l’OPEP dictaient leurs lois quand l’économie dépendait du pétrole, de même, les pays détenteurs de brevets de vaccin anti COVID 19 vont désormais dicter leurs lois après la pandémie.

En effet, dans sa note de conjoncture de l’économie mondiale publiée au mois d’Avril 2021, le Fonds Monétaire International (FMI) relève que l’économie mondiale se remet de la pandémie de coronavirus plus rapidement que prévu, en grande partie grâce à la vaccination de centaines de millions de personnes dans les pays riches. Cet effort de vaccination, devrait contribuer à alimenter un fort rebond de l’activité économique. L’organisme international s’attend désormais à ce que l’économie mondiale connaisse une croissance de 6 % cette année, contre une projection précédente de 5,5 %, après une contraction de 3,3 % en 2020. Gita Gopinath, économiste en chef du FMI affirme d’ailleurs que «Même avec une grande incertitude quant à l’évolution de la pandémie, une issue à cette crise sanitaire et économique est de plus en plus visible». La sortie de crise COVID-19 est donc menée par les pays les plus riches détenteurs de vaccin, en particulier les États-Unis, dont l’économie devrait croître de 6,4 % cette année. La zone euro devrait connaître une croissance de 4,4 % et le Japon une croissance de 3,3 %, selon le FMI.

Parmi les marchés émergents et les économies en développement, la Chine et l’Inde devraient ouvrir la voie. L’économie de la Chine devrait croître de 8,4 % et celle de l’Inde de 12,5 %.On peut donc comprendre pourquoi la vaccination était l’un des sujets majeurs du récent sommet du G7 tenu au Royaume-Uni. Il est clair que les vaccins anti-Covid-19 sont devenus un enjeu crucial pour les grandes puissances, qui, au travers de leurs multinationales, affirment leur hégémonie économique. Cette stratégie se cache derrière des concepts ambigus, tels que le « bien public mondial » (BPM) ou la solidarité du mécanisme COVAX, mais reste ferme sur l’application des droits de propriété intellectuelle, élément essentiel de contrôle du marché. Elle se traduit dans les faits par un soutien financier massif aux multinationales du médicament. Lorsque le 18 mai 2020, à l’assemblée annuelle de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), plusieurs chefs d’État, dont Xi Jinping et Emmanuel Macron, déclarent que le vaccin contre la COVID-19 devra être un « bien public mondial », ce n’était pas pour répondre aux demandes internationales de mettre le traitement ou le vaccin anti-COVID 19 à la disposition rapide, et gratuite, de tous. Pour le président chinois, Xi Jinping, l’accessibilité des vaccins était (et est) au contraire une formidable occasion de conclure des accords bilatéraux forts avantageux. Par exemple, au Chili, par le biais de partenariats public-privé, la firme chinoise Sinovac a réalisé ses essais cliniques pour son vaccin CoronaVac. En échange, le Chili a pu recevoir en priorité des millions de doses, avec un rabais de 25 %. Mais, surtout, la Chine peut continuer à avoir accès au cuivre dont le Chili est le premier producteur mondial. Dotée de capacités de production énormes, la Chine peut ainsi fournir son vaccin à de nombreux pays en développement, dont l’Indonésie, la Birmanie, le Maroc ou les Émirats arabes, pour consolider ou ouvrir des « routes de la soie ».

Pour le président français Emmanuel Macron, le souci d’un vaccin accessible partout ne signifie ni gratuité, ni transfert de technologies, ni remise en question de la logique propriétaire des brevets, mais la prise en compte évidente que, pour bloquer la pandémie, les moyens de production doivent être amplifiés pour que le vaccin soit déployé sur la planète entière. Les puissances publiques se doivent donc d’intervenir pour éviter une défaillance du marché. Le vaccin anti-Covid érigé en « bien public mondial » n’est qu’une justification pour que les États assument, à la place des entreprises, les risques d’investissement pour une production suffisante pour couvrir les besoins de la population, en apportant à ces entreprises un soutien financier massif, aux frais du contribuable. Tous les citoyens sont ainsi amenés à contribuer, mais, en définitive, les vaccins restent la propriété des laboratoires. On peut donc comprendre que l’initiative COVAX cache beaucoup de sournoiserie. Elle s’apparente à l’OPEP pour les pays producteurs de pétrole, vu qu’elle est la plateforme qui coordonne l’allocation des vaccins vers les pays pauvres. On ne devrait donc pas s’étonner que ces pays subissent certaines pressions économiques voire politiques pour avoir accès au vaccin.

Dany Menguele, Expert financier UQTR