Il est temps de constater que sur les questions de mœurs, de sexualité et de pudeur, nous vivons au Cameroun comme en Afrique une transition générationnelle qu’on pourrait résumer en termes de banalisation de la pornographie. A titre d’illustration, ces jours-ci, au Cameroun, on a vu des adultes filmer leurs ébats amoureux et les balancer sur la toile comme s’il s’agissait d’une chose banale. Beaucoup d’autres adultes n’ont pas hésité à les soutenir. Tout cela est rendu possible grâce à ces nouvelles technologies de l’information et de la communication qui font du téléphone androïde un centre multimédia capable en quelques clics de produire et de diffuser des contenus audiovisuels. Mais il se trouve que dans le cas d’espèces, il s’agit des contenus pornographiques impliquant des hommes et des femmes qu’on croise au quotidien, des leaders d’opinion. Le moins que l’on puisse dire est qu’il s’agit d’une véritable rupture générationnelle.

Je suis née et j’ai grandi à une époque où même la possession d’une radio était encore un signe de distinction sociale. Ensuite est venue la radio cassette, puis les CDs, puis la télévision, puis les ordinateurs, puis les téléphones portables, puis internet, puis les réseaux sociaux, etc. Tout cela en l’espace d’à peine quarante ans. C’est connu en sciences sociales que les changements technologiques entrainent toujours des changements sociaux, parce qu’ils modifient la manière de vivre les liens sociaux. Il suffit de voir comment l’entrée de la télévision dans les familles a modifié les habitudes domestiques. Et que dire de l’impact du téléphone portable sur les habitudes relationnelles dans nos villes et villages !

Mais rares sont les nouvelles technologies dont les humains n’abusent pas. Le comble est que les sociétés africaines ne semblent pas préparées à gérer les abus des nouvelles technologies de l’information et de la communication, surtout dans le domaine de la santé sexuelle. On rencontre de plus en plus des hommes et des femmes pathologiquement dépendantes de la pornographie, surtout qu’avec le téléphone et l’internet, on est à quelques clics des contenus pornographiques. Bon nombre d’enfants et de jeunes qui disposent d’un téléphone s’y intéressent d’abord par curiosité et ensuite passent à la pratique. Il n’y a pas longtemps des groupes de lycéens dans différents établissements au Cameroun étaient épinglés pour s’être livrés à des ébats sexuels collectifs. On parle de Partouzes ! Un nouveau mot auquel on s’habitue.

La banalisation des contenus pornographiques est un défi à la fois éthique et sociétal. Nous n’éviterons pas longtemps l’épineuse question de savoir comment ce phénomène va modifier les comportements sexuels en Afrique contemporaine. Quelle éthique pour la production et la diffusion des contenus à caractère sexuel ? Comment protéger les enfants, surtout les mineurs, contre ce déferlement de pornographie qui défie les notions traditionnelles de pudeur et les démarcations classiques entre le privé et public? Où commence et s’arrête l’intimité ? Nos sociétés ont intérêt à se pencher sur ces questions et à se fixer des repères pour une nouvelle éthique collective.

L’éthique sexuelle promue par la plupart des religions est souvent jugée rigoriste, mais, même si c’est difficile à vivre, on peut, avec un peu de recul, apprécier la sagesse qu’elle incarne. La maîtrise de soi, cet effort constant sur soi pour domestiquer ses pulsions sexuelles, reste une valeur sûre que les parents doivent continuer à recommander à leurs enfants. C’est difficile, mais c’est la seule voie de l’humanisation de la sexualité. Beaucoup de nos ancêtres marchaient nus mais la maîtrise de soi était de mise. Il nous faut réapprendre qu’on ne couche pas avec n’importe qui, n’importe où, n’importe comment et pour n’importe quelle raison. Et qu’en fin de compte, le sexe doit toujours être l’affaire des adultes consentants en toute liberté.

Ludovic Lado SJ, Jésuite.