TRANSCENDER L’INCARDINATION: MON HOMMAGE AU CARDINAL CHRISTIAN TUMI

De l’Ouest (Kumbo) au Littoral (Douala) en passant par l’Extrême Nord (Yagoua) et le Nord (Garoua), le Cardinal Tumi, un peu comme Saint Paul, incarnait un vrai esprit missionnaire. Et la nouvelle génération de prêtres, voire de Camerounais tout court (clin d’œil au prof. Messanga Nyamding affecté à l’annexe de Garoua !), peut beaucoup apprendre de lui. Je dirai en quoi !

Ma toute dernière rencontre physique avec le cardinal date de 2018, quand je l’ai rencontré dans ses appartements privés à Akwa pour solliciter une préface pour notre livre « Crise anglophone et forme de l’Etat au Cameroun : Le procès du centralisme étatique ». Il a bien évidemment spontanément accepté de le faire. Justement, nous n’avons pas manqué de parler longuement de la crise anglophone. Il souhaitait à l’époque qu’on l’aide à rédiger une lettre ouverte aux ambazoniens pour les sensibiliser sur la nécessité de déposer les armes pour emprunter le chemin du dialogue qui devait, selon lui, nécessairement passer par une sorte de conférence des anglophones comme première étape vers un dialogue national inclusif. Mais bon, les ennemis de la paix ne lui ont pas facilité la tâche jusqu’à sa mort. Soit !

Mais l’hommage que je tiens à rendre au Cardinal Tumi, je le disais à l’entame de mon propos, concerne plutôt son esprit missionnaire qui l’a amené un peu partout au Cameroun, où il a servi l’humanité sans distinction aucune. Cet esprit, on l’avait déjà vu à l’œuvre chez des pionniers camerounais comme Baba Simon ou Jean-Marc Ela, des prêtres diocésains qui ont transcendé le principe de l’incardination pour aller servir comme missionnaires dans l’extrême Nord. Mais que devient cet esprit missionnaire aujourd’hui, surtout en ce qui concerne la mission sud-sud au niveau national comme international.

J’ai travaillé ces dernières années au Cameroun, en Côte d’Ivoire et maintenant au Tchad. Autant on a des diocèses au Cameroun et en Côte d’Ivoire qui ont un trop plein de prêtres, autant on en a dans les mêmes pays qui souffrent d’une grande pénurie de prêtres. Idem au niveau international. Par exemple, le Tchad a beaucoup moins de prêtres que les diocèses du sud du Cameroun ou de la Côte d’Ivoire. Un meilleur esprit missionnaire, comme celui du Cardinal Tumi ou de Baba Simon, permettrait aux prêtres de circuler au sein d’une même nation et à l’échelle international en Afrique. Le problème est que les prêtres africains sont plus prompts à aller comme missionnaires en Europe qu’à mutualiser les ressources humaines missionnaires entre Afrique. On me dira que tous n’ont pas cette vocation d’aller en mission hors de leurs diocèses d’origine. Mais je pense qu’on peut en susciter davantage, pendant la formation.

Je suis frappé par un pays comme le Nigéria (que le Cardinal Tumi a fréquenté) où en plus des séminaires diocésains, les évêques ont créé tout un séminaire national où se cultive et se transmet l’esprit missionnaire et qui est à l’origine de Missionary Society of Saint Paul of Nigeria (MSP) basé à Abuja. Ils sont formés non seulement pour la mission au Nigéria mais aussi à l’étranger. C’est un exemple qui peut inspirer bien d’autres.

Alors qu’on s’apprête à organiser les obsèques de ce grand missionnaire qu’a été le Cardinal Tumi, on pourrait souhaiter que les séminaires diocésains repensent la formation de manière à relativiser le principe de l’incardination. On peut imaginer que les conférences épiscopales adoptent le principe selon lequel tout prêtre pendant son ministère doit servir au moins trois ans dans un diocèse autre que le sien. Qu’est-ce qu’on y gagne ! On gagne en esprit missionnaire qui permet de desservir les diocèses les plus démunis en prêtres, en décloisonnement des esprits et des cœurs, fraternité transculturelle, etc.

Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, autre grande missionnaire en son genre, disait avant sa mort qu’elle passera son ciel à faire du bien sur la terre. Il ne reste plus qu’à souhaiter que le Cardinal Tumi passe son ciel à faire le bien sur la terre, surtout au Cameroun assoiffé de paix et de justice.

Ludovic Lado SJ