Alors que la date fatidique du 31 octobre 2020 s’approche, les tensions politiques prennent de l’ampleur, remettant en question l’objectif de réconciliation nationale, point focal des mandats du président Alassane Dramane Ouattara, dit ADO. Faut-il rester optimiste à l’idée d’une paix durable ?

« La réconciliation des ivoiriens, où en est le pays ? »

Les tensions et les regains sporadiques de violences qui ambiancent actuellement la scène politique ivoirienne remettent en relief le souvenir des années tristes 1999-2011. La Côte d’Ivoire a connu d’importantes crises politiques qui ont contribué à la partition du pays entre 2002 et 2011. Le Nord du pays était alors sous le contrôle des rebelles des forces nouvelles ayant à sa tête Guillaume Kigbafori Soro, alors que le Sud était resté loyal au président Laurent Gbagbo, l’élu d’octobre 2000.  Cette instabilité trouve son apothéose avec la crise post-électorale de 2010-2011.

Au début des mandats d’ADO, à la suite des élections de 2010 contestées, le chantier le plus prioritaire est celui de la pacification de la Côte d’Ivoire, au moyen de la réconciliation nationale. Cependant, l’ambiance politique qui prévaut actuellement laisse planer le schisme des années 2000. Le 10 janvier 2019, l’ONG ivoirienne Action pour la Protection des Droits de l’Homme (APDH) a rendu public son rapport intitulé Côte d’Ivoire : réconciliation nationale, ou en sommes-nous ? Ce rapport indique que la réconciliation nationale est en panne malgré les initiatives des autorités ivoiriennes. Pour ce rapport, les populations veulent la réforme de la Commission Électorale Indépendante (CEI), ainsi que l’établissement de la vérité sur la crise et le pardon. Les actes récemment pris par les institutions ivoiriennes et les réactions qu’ils ont suscité au sein de la population semble confirmer le contenu de ce rapport : la radiation par la CEI de Laurent Gbagbo et de Guillaume Soro de la compétition électorale du fait de leurs condamnation par contumace par la justice ivoirienne ; la fraction pro Gbagbo du Front Populaire Ivoirien (FPI) qui, malgré la radiation, tient à ce que leur numéro 1 candidate à la présidentielle de 2020 ; l’acquittement et la libération conditionnelle de Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé par la Cour pénale Internationale (CPI) ; le rétropédalage de Ouattara après son renoncement à briguer un troisième mandat, ainsi que les remontées de violence ayant fait des morts à Daoukro et à Divo les 6 et 14 août derniers, pour n’en citer que ceux-là, sont autant d’actions qui contribuent à cristalliser la crise politique dans le pays d’Houphouët Boigny.

« Ce qui fait blocus à la paix »   

La crise politique ivoirienne se nourrit au quotidien des intérêts politiques sectaires des mentors de scène politique ivoirienne depuis le décès d’Houphouët Boigny. Il faut y ajouté la faiblesse des grandes figures de la classe politique à enterrer l’arche de guerre pour ainsi œuvrer à l’intérêt général. Laurent Gbagbo du FPI (Front Populaire Ivoirien), Alassane Ouattara du RHDP (Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix), Henri Konan Bédié du PDCI (Parti Démocratique de Côte d’Ivoire) ont tous occupé le fauteuil présidentiel. De ce fait, ils jouissent d’une popularité importante qui fait d’eux le socle du destin pacifique de la Côte d’Ivoire.

‘’ En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait’’ (Mt 25, 40).

L’idéal politique consiste à susciter au sein de la communauté un système de justice social entre les membres et garantir les conditions de respect de ce qui est commun à tous. Cet idéal suppose de soumettre impérativement les institutions républicaines au service du citoyen. A l’opposé, les institutions politiques ivoiriennes sont visiblement acquises à la cause d’une tendance politique, au détriment de la réconciliation nationale, gage de paix et de stabilité politique. Car une véritable réconciliation nationale exige l’acquittement de tous les acteurs politiques actuellement sous le coup de la loi afin, au préalable des élections, de décrisper les tensions à la base militante. Toutefois, les faits semblent indiquer que l’enjeux consistait pour le parti au pouvoir d’éliminer autant que possible les adversaires les plus influents. C’est donc ainsi un projet politique odieux dont le déploiement contribue davantage à l’instauration durable d’un climat politique fragile et précaire. Les conséquences de celui-ci sont mesurées par la quantité de sang versée à la moindre exaction relevée par une fraction politique.

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Les propos de Mathieu cités plus haut ouvrent la voie à une sortie de crise sur le long terme, car ils font de chaque citoyens le responsable de l’autre. Le sang d’un membre de la communauté politique versé par un autre, président ou ministre soit-il, il lui sera demandé de rendre compte.

« Quel espoir pour la paix? »

‘’Une société juste ne peut être réalisée que dans le respect de la dignité transcendante de la personne humaine. Celle-ci représente la fin dernière de la société, qui lui est ordonnée : « Aussi l’ordre social et son progrès doivent-ils toujours tourner au bien des personnes, puisque l’ordre des choses doit être subordonné à l’ordre des personnes et non l’inverse ». Le respect de la dignité humaine ne peut en aucune façon ne pas tenir compte de ce principe : il faut « que chacun considère son prochain, sans aucune exception, comme “un autre lui-même”, [qu’il] tienne compte avant tout de son existence et des moyens qui lui sont nécessaires pour vivre dignement. »’’ (Compendium DSE, N°132).

Une paix éventuelle dans les conditions qui prévalent dans le pays d’Houphouët Boigny repose uniquement et essentiellement sur la volonté politique. Une volonté politique soucieuse de rétablir l’harmonie au sein de cette société qui a déjà chèrement payé le prix de la guerre. L’Eglise Catholique de Rome pose en principe dans sa doctrine sociale le respect de la dignité de l’homme, car elle voit l’image vivante de Dieu en chaque homme et en tous les hommes. Le Christ est le Révélateur de Dieu aux hommes et le Révélateur de l’homme en lui-même en ce qu’il est fait à l’image de Dieu. Le retour véritable au respect de ce principe implique déjà pour la classe politique ivoirienne d’introduire autant en pensée qu’en acte, le peuple dans le destin politique national et de travailler pour le bien collectif, lequel est érigé bien au-delà des volontés particularistes. Le bien le plus chère étant la paix, l’objectif de réconciliation national reste d’actualité. Les autorités ivoiriennes gagneraient, pour le réaliser, de reporter par consensus les élections présidentielles 2020 à une date ultérieure et poser les bases d’un apaisement de tension qui passe par la libération des prisonniers politiques, la levée des mandats d’arrêts et sanctions pénales qui frappent encore certaines figures de l’opposition comme l’ancien Président Laurent Gbagbo et l’ancien Président de l’Assemblée Nationale Guillaume Soro.  Une telle démarche empècherait le sacrifice humain qui serait en train de pointer à l’horizon.