Au Cameroun, le recrutement des instituteurs fait polémique

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   Sensé résoudre un problème de déficit d’enseignant dans le primaire dont l’urgence avait longtemps été reconnu par les pouvoirs publics, la contractualisation des instituteurs de l’enseignement maternel et primaire récemment lancée soulève davantage de problèmes. Entre accusations de fraudes, dénonciations d’irrégularités, pratiques de corruption, le recrutement des maitres et maitresse d’école n’est pas passé inaperçu au Cameroun, tout au contraire. Une énième polémique sur les recrutements dans la fonction publique camerounaise, qui accroît considérablement les tensions sociales au sein de la société déjà fragilisé par les crises sécuritaires dans les régions du Nord ouest et Sud Ouest, les revendications des avocats, et les tensions dans la classe politique.

A l’issu d’un accord signé entre le Ministère de  l’économie de la planification et de l’aménagement du territoire (MINEPAT) , et la Banque Mondiale, l’état camerounais s’engageait à recruter 12000 enseignants sur une période de cinq ans pour résorber la déficit criard du système éducatif primaire et maternel en enseignants. Rendu à la première opération du troisième programme de contractualisation des instituteurs, un recrutement de 3000 enseignants  avait été lancé au titre de l’année 2019. Les conditions à remplir pour postuler, bien que souvent ondoyantes étaient principalement les suivantes : être âgé de moins de 40 ans au 31 décembre 2019, être titulaire du CAPIEMP (certificat d’aptitude pédagogique des instituteurs de l’enseignement maternel et primaire) obtenu avant la session de 2015.

Parmi les critères de sélection énumérés par le Ministère de l’éducation de base en charge du recrutement, on pouvait lire entre autre : 2- candidat (e) ayant le diplôme professionnel le plus ancien ; 4- Privilégier les candidats dont l’âge tend le plus vers 40 ans sans exclure les autres ; 6- Être apte à travailler dans les dix régions du pays ; 7- Prendre en compte l’approche genre en recrutant au moins 45% des candidatures féminines ; 9- Tenir compte des écoles publiques anglophones dans les villages francophones. En plus de ces critères fixés , le Ministre de tutelle selon plusieurs sources, a fait signer des engagements aux candidats, qui les obligeaient à servir au même poste pendant une période de 5 ans minimum, et dans la région de recrutement pendant toute leur carrière si jamais ils étaient retenus. D’habitude certains candidats sont obligés de quitter leurs localités pour se rendre vers des endroits soit retirés de la ville, soit très enclavés, ou encore des zones à risque, afin d’avoir plus de chance d’être recruté.

 Au regard de toutes les bases fixées pour ce recrutement, les candidats sont restés sereins jusqu’à la proclamation des résultats. A la suite de la publication des candidatures retenues, certains ont dénoncé d’autres paramètres qui auraient été pris en compte dans le processus et qui n’existaient pas au départ, ne faisaient pas parties des conditions initiales du communiqué de lancement du recrutement. Une situation qui a amené la grande partie des recalés frustrées à prendre d’assaut les artères de la capitale politique Yaoundé,  pour non seulement manifester leur mécontentement, mais aussi pour comprendre davantage les raisons des choix de leur Ministère de tutelle, le Ministère de l’Éducation de Base.

Le 8 juin 2020, quelques heures seulement après la publication des résultats, les enseignants recalés et mécontents ont tenu à faire entendre leurs voix à travers leurs différents syndicats. La raison du mécontentement était non pas de n’avoir pas été retenu, mais plutôt du changement des règles établies avant le recrutement. Raison pour laquelle ils ont investi les chaines de radios et de télévisions, l’entrée des ministères concernés par le recrutement avec de nombreux affiches en signe de protestation et où on pouvait lire : « jusqu’à quand l’injustice ? », « l’état forme les instituteurs pour rien »…  Il est à noter qu’au début de cette opération, la priorité avait été portée sur les candidats détenteurs du CAPIEMP le plus ancien et sur les plus âgés. Ainsi, dans les rangs des protestataires, on retrouvait des instituteurs formés depuis plus de 15 ans, qui avoisinaient déjà l’âge de 40 ans, et qui étaient toujours à la recherche d’un emploi. A la suite de la publication des résultats obéissant à d’autres critères, c’était la consternation générale chez les candidats qui pour beaucoup y jouaient leur « dernière carte ». En effet, sur les listes des admis publiées, ne figuraient plus les dates d’obtention de leur diplôme requis de recrutement, le CAPIEMP. Une donnée qui rendait difficile, voire impossible d’évaluer l’ancienneté du diplôme. C’est avec grande consternation que certains candidats recalés ont affirmé lire les noms de certains candidats âgés de 21 ans. Une situation qui laisserait présager qu’il y aurait des diplômes de CAPIEMP plus anciens que l’âge de certains candidats recrutés. Le fait est que la clause qui régulait les postes d’affectations avait également été levée, ce qui a mis presque tous les instituteurs dans le désarroi. Une énième polémique qui porte une fois de plus dans le débat public au Cameroun la question du recrutement dans la fonction publique. On se souvient qu’il n’y a pas longtemps de cela, pendant le recrutement des enseignants d’université, les mêmes contestations ont été observé. Ce qui avait d’ailleurs amené une des candidates docteur PHD, à une tentative de suicide.

Dans le cadre de nos investigations sur cette affaire, nous nous sommes rendus auprès des autorités en charge de ce dossier. Là-bas, c’est une sorte d’omerta qui a établi son règne. Aucun responsable du Ministère de la fonction publique ou encore du Ministère de l’éducation de base ne veut se prononcer sur le sujet, alors que les questions étaient toutes simples. L’arrêté du recrutement en question précisait qu’il fallait être titulaire d’un CAPIEMP avant la session de 2015. Il était donc naturel de se demander si un jeune né en 1999 a pu avoir son diplôme en 2014 soit à l’âge de 15 ans ? Mais comme on dit au Cameroun: Impossible n’est pas camerounais. Que va faire l’état du Cameroun pour les candidats qui avoisinaient la quarantaine et qui n’ont pas été recruté ? Tout le monde éludait les questions. Comme fin de non recevoir, un haut cadre de l’administration rencontrer sur les lieux, nous a amicalement conseillé d’aller traiter une actualité plus brulante, tel que la crise de la COVID 19 qui affecte en ce moment la population. Jusqu’à ce jour, aucune de nos questions n’a trouvé de réponse. D’ailleurs, du coté de l’administration, tous ou presque sont passés à autre chose, laissant les enseignants recalés démunis à leur triste sort.