Le mardi 11 août 2020, le Président russe Vladimir Poutine a annoncé en grande pompe la découverte d’un vaccin contre la Covid-19 par les chercheurs russes. Une annonce qui a suscité beaucoup d’espoir, mais aussi de la suspicion au sein le l’opinion publique et de la communauté scientifique internationale. Les autorités Russes sont revenues à la charge en affirmant le 15 août 2020 avoir produit un premier lot de vaccin.

« Spoutnik V »
C’est le nom officiel retenu par le gouvernement russe pour désigner ce qu’il présente comme « le premier  vaccin au monde contre la Covid-19 ».   Le Président Poutine a ajouté : « Je sais qu’il est assez efficace, qu’il donne une immunité durable ». Selon les médias russes, ce vaccin repose sur l’utilisation de deux vecteurs viraux, comme l’indique le site ClinicalTrials.gov. Le premier composant du vaccin russe, consiste en un vecteur adénoviral recombinant (adénovirus sérotype 26 ou Ad26), autrement dit un virus non infectieux génétiquement modifié pour véhiculer le gène codant la protéine S (spike) de surface du coronavirus SARS-CoV-2. Le second composant, administré à titre de rappel, 21 jours plus tard, consiste en un adénovirus sérotype 5 (Ad5).
Le vaccin à visée préventive a été doublement administré par voie intramusculaire à des volontaires sains. Parmi ceux-ci figure l’une des filles du président russe. Son ministre de la Santé a indiqué que la fille du président « avait eu un peu de température après les deux inoculations », « et c’est tout ». Spoutnik V est développé grâce aux Fonds d’investissement direct russe, avec la collaboration du Centre National Russe de recherche en épidémiologie et microbiologie Gamaleya, situé à Moscou et le Ministère russe de la Défense. Il sera produit par Binnopharm à Zelenograd, société située à une trentaine de kilomètres de Moscou. L’entreprise assure être capable de produire 1,5 million de doses de vaccin chaque année. La Russie est aujourd’hui le quatrième pays le plus touché au monde avec ses 917.000 cas confirmés.

« Suspicion »
L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) comme d’autres organisations et chercheurs de référence marquent leurs doutes face aux initiatives russes. Tarik Jasarevic, le porte-parole de l’OMS, a déclaré lors d’une visio-conférence de presse que « la pré-qualification de tout vaccin passe par des procédés rigoureux », avant d’ajouter que « la pré-qualification comprend l’examen et l’évaluation de toutes les données de sécurité et d’efficacité requises recueillies lors d’essais cliniques ». Il a rappelé qu’en plus des validations accordées dans chaque pays par les agences sanitaires nationales, le processus de pré-qualification de l’OMS pour les vaccins fait office de « gage de qualité ». en ce qui concerne le vaccin russe il ajouté n’avoir « rien vu d’officiel ». Par ailleurs selon la liste de l’OMS datée du 10 août 2020, les recherches russes n’étaient qu’en phase 1 (sur trois phases de développement normalement). Classiquement, les essais de phase I en recherche vaccinale incluent des dizaines ou centaines de patients, le but étant de déterminer si le vaccin administré entraîne chez les sujets vaccinés une réponse immunitaire susceptible d’être protectrice et de tester l’innocuité, autrement dit de s’assurer qu’il ne provoque pas d’effets secondaires graves à court terme. Les essais de phase II durent plusieurs mois et incluent des centaines, voire des milliers d’individus. Ils consistent en un début d’évaluation de l’efficacité du vaccin, tant en continuant à évaluer sa tolérance et son innocuité, la réponse immunitaire induite par la préparation vaccinale et à déterminer la dose optimale de vaccin à administrer.
À ce jour, le vaccin russe n’a pas encore fait l’objet d’une évaluation de phase III qui, elle, inclut habituellement des milliers de personnes (auxquelles on administre le vaccin ou un placebo) afin de démontrer l’efficacité du produit. Comment alors comprendre une annonce pareille ? Contacté par nos confrères de France 24, l’Institut Pasteur s’est dit « pas en mesure d’apporter un éclairage scientifique sur cette annonce » n’ayant « aucune information » sur ce vaccin actuellement. Faut-il aussi rappeler le nom du vaccin russe renvoie au premier satellite artificiel lancé par l’Union soviétique, en 1957, rappelant ainsi la concurrence dans laquelle s’étaient lancés les États-Unis et l’URSS au XXe siècle ?

« Espoir… »
Si la plus part des épidémiologistes jugent la déclaration de Moscou précipitée au regard de la rigueur et de la durée que nécessite la mise sur pied d’un vaccin, Marie-Paule Kieny spécialiste en virologie, directrice de recherche à l’Inserm et ancienne sous-directrice de l’OMS apporte par contre une nuance à la suspicion entourant l’annonce russe. Selon elle « il existe dans certains pays des procédures d’homologation accélérée de vaccins, comme l’Animal Rule aux États-Unis. Les russes peuvent avoir développé une telle procédure d’homologation ». Quant à l’opacité des données médicales à l’origine du nouveau vaccin russe, selon l’agence Reuters le directeur de l’Institut Gamaleya a précisé que les résultats des essais cliniques seraient publiés une fois qu’ils auraient été évalués par les experts russes. Selon le Kremlin, ce n’est qu’en Janvier 2021 que le vaccin sera mit à la disposition de la population. La priorité des premiers sera accordée aux personnes âgées, aux personnels médicaux et aux enseignants.
La Russie prévoit ainsi la mise en place d’un programme d’assistance humanitaire pour garantir l’accès du vaccin aux pays en développement. Kirill Dmitriev directeur du fonds d’investissement direct russe (RDIF), entité qui finance en partie la recherche sur le vaccin, a déclaré que la Russie a reçu des demandes préliminaires pour plus d’un milliard de doses de vaccin de 20 pays et qu’elle est prête à fabriquer plus de 500 millions de doses de vaccin par an dans cinq pays. Il a ajouté devant la presse russe que son pays entend conduire à partir de la mi-août une phase de test impliquant plus de 2000 participants. Des essais parallèles, impliquant plusieurs milliers de personnes, sont également prévus en Arabie Saoudite, aux Émirats arabes unis, peut-être également au Brésil et aux Philippines. Au Brésil, l’état du Paraná a annoncé qu’il commencerait à produire l’éventuel vaccin russe en novembre 2020. De quoi susciter un espoir réel auprès de ces populations durement affecté par la pandémie
La course au vaccin présente un double intérêt: celui qui aura le vaccin s’enrichira à travers sa commercialisation, et aura en outre une influence géopolitique sans précédent. C’est pourquoi la course au vaccin risque de faire au détriment des pays et des populations les plus vulnérables.


Lionel KANA