Dans une vidéo devenue virale sur les réseaux sociaux, l’abbé André Marie Kengne, prêtre du diocèse de Bafoussam, parle du rapport entre tradition, culture et foi chrétienne en y faisant des rapprochements audacieux, et en exposant son parcours initiatique au sein des sociétés secrètes des royaumes de l’ouest Cameroun. Une initiative qui a été diversement appréciée au sein du clergé diocésain. Sujet épineux et thème délicat pour beaucoup de fidèles catholiques tentés par les dérives syncrétiques, le rapport de la foi aux traditions et aux coutumes ancestrales n’est jamais exempt du risque de polémique. Vérité dévoilée pour les uns, scandale pour les autres, face à la polémique, Mgr Dieudonné Watio, Evêque du diocèse de Bafoussam, dans un ton plutôt ferme a recadré le professeur de Théologie Morale.

« Contenu de la vidéo »

« Un prêtre parle de tradition. J’ai dansé au Msem Todjom ». C’est le titre de la vidéo qui a investi les réseaux sociaux telle une traînée de poudre. L’on peut apercevoir un homme arborant une soutane noire avec sur la tête un chapeau traditionnel de la culture bamiléké à l’Ouest du Cameroun. Au-delà d’une inculturation symbolique, ce code vestimentaire est déjà assez informatif de ce que l’abbé André Marie Kengne démontre et défend dans sa vidéo.

« Pourquoi j’ai participé au Msem Todjom en tant que prêtre ?  » C’est cette problématique qui est succinctement abordée dans la vidéo d’une douzaine de minutes. Et la réponse à cette question de recherche constitue l’argumentaire principal de l’abbé André Marie Kengne. Pour le prélat-chercheur, « un prêtre est un envoyé qui appartient à ceux à qui il est envoyé« . C’est ainsi que s’intégrant dans sa communauté d’accueil, il s’est vu faire suffo, c’est-à-dire conseiller du Chef. En plus de ce titre déjà très prestigieux en pays bamiléké, l’abbé c’est vu attribuer d’autres titres traditionnels comme successeur de son feu père (notable de la chefferie banjoun), et comme membre de trois sociétés secrètes.

Dans le cadre de sa recherche, le professeur de morale affirme avoir parcouru plusieurs bibliothèques ecclésiastiques de Yaoundé jusqu’au Vatican dans le but de savoir si les interdits fait aux fidèles dans leurs rapports à la culture et aux religions traditionnelles étaient documentés. La conclusion de l’abbé est clair: il n’existe aucun document officiel de l’Église catholique romaine en la matière. L’Église n’interdit dont pas de danser le Msem Todjom. Cette fouille du chercheur André Marie Kengne consistait à vérifier et authentifier l’existence documentée d’interdits officiels, pour les chrétiens africains, au sujet des cultures et religions traditionnelles. Partant de là, André Marie Kengne tire ses conclusions. Un interdit non documenté n’est pas valable. Cependant, l’absence de documentation d’un interdit, rendrait-il l’interdit permit ? voilà une toute autre question a réglé. Donnant suite a ses conclusions, l’Abbé André Marie Kengne va se montrer entrain d’esquisser quelques pas de danse traditionnelle, au grand régal d’un public qui ne s’est pas lassé de l’ovationner tout au long de ses exploits folkloriques.

Une sortie médiatique qui n’a pas été du goût de Mgr Dieudonné Watio, l’Evêque de Bafoussam, qui a employé pour ainsi dire  » l’artillerie lourde » pour remettre au pas son prêtre. Il est clair que André Marie Kengne est engagé dans cette recherche depuis longtemps. A l’écouter on perçoit qu’il a de la densité dans la connaissance de son sujet. Il confie d’ailleurs avoir été initié par le Chef supérieur Batié avant son affectation à Banjoun. Pour autant il semble n’avoir jamais été suspendu à cause de toutes ses activités de chercheur. Pourquoi donc la sortie solennelle de Mgr Dieudonné Watio qui a défendu une thèse de doctorat en histoire des religions portant sur le culte des crânes chez les peuples bamiléké de l’ouest Cameroun ?

abbé André Marie Kengne, prêtre du diocèse de Bafoussam

« Recadrage de Mgr Watio »

« Beaucoup de personnes m’ont interpellé pour savoir s’il s’agissait d’un prêtre catholique en communion avec l’Eglise ou alors d’un membre de ces églises dites de réveil…  » Mgr Dieudonné Watio n’a pas retenu sa langue pour exprimer sa consternation vis-à-vis de cette vidéo qu’il juge scandaleuse et syncrétique. L’évêque de Bafoussam reproche à l’abbé kengne d’avoir produit une vidéo au contenu incohérent avec les prescriptions de l’Église catholique romaine, ainsi qu’en profonde tension avec la foi reçue des apôtres. Il reproche à son prêtre de l’avoir partagé sur les réseaux sociaux et à des familles chrétiennes sans avoir consulté au préalable son évêque. Il reproche également au professeur de morale d’avoir pris une initiative en marge de la commission diocésaine sur l’inculturation.

Cette sortie au ton plutôt martial de l’évêque de Bafoussam a vite fait de susciter débat et générer des avis assez partagés au sein de l’opinion publique, y compris au sein du clergé diocésain de Bafoussam. Parmi les clercs camerounais de culture bamiléké comme l’abbé Kengne et Mgr Watio, le jésuite Ludovic Lado n’a pas hésité à s’exprimer. Sur sa page facebook, l’anthropologue missionnaire donne son « avis d’anthropologue » tel qu’il l’a lui-même intitulé. S’il souligne le défaut de la précipitation dans la démarche de l’abbé Kengne, et juge la sortie de Mgr Watio trop sévère.

« réaction à la sortie de Mgr Watio »

Pour Ludovic Lado, en mission au Tchad et acteur bien connu de la société civile camerounaise, l’abbé Kengne à fait preuve d’audace scientifique. Toutefois, en assumant pleinement son rôle et devoir d’évêque, Mgr Watio a eu le soucis de la fragilité des fidèles. Le missionnaire jésuite développe son argumentaire sur trois moments que l’abbé n’a pas su respecter pour se prémunir de la polémique: le moment intellectuel, le moment catéchétique et le moment médiatique. Dans la présentation des résultats de recherche, Il faut effectivement le moment intellectuel.

L’abbé André Marie Kengne est titulaire d’un Doctorat en théologie morale. On peut supposer qu’il dispose incontestablement du bagage cognitif nécessaire pour apprécier les limites de toute méthode comparative au cours d’une expérience immersive au cœur des traditions, dans le cadre d’une recherche sur l’inculturation. Mais il semble lui avoir échappé que «  les chrétiens n’ont pas comme lui un doctorat en théologie morale et auraient eu besoin d’un moment catéchétique pour les éclairer sur le rapprochement possible entre les deux univers symboliques avant le moment médiatique« . Pour Ludovic Lado, l’abbé Kengne dans sa démarche ethnographique, est passé trop vite du moment intellectuel au moment médiatique en négligeant le moment catéchétique. L’évêque peut lui reprocher ce raccourci mais « sans jeter le bébé avec l’eau du bain » peut-on lire dans son compte facebook.

Tout compte fait, Mgr Dieudonné Watio, s’est exprimé dans un ton ex cathedra, c’est-à-dire avec l’autorité du Magistère dont il est le garant dans le diocèse de Bafoussam. Par cette sortie solennelle, il a clôt le débat public sur la question au sein de son presbyterium. Mgr Dieudonné Watio a rappelé à son prêtre les obligations pastorales auxquelles il sera désormais strictement astreint. Ainsi, l’abbé Kengne sera à l’avenir « confiné » jusqu’à nouvel ordre à l’exercice exclusif de ses missions de Curé de paroisse. Sa charge de professeur à l’institut catholique de Bafoussam est donc suspendu. L’évêque a eu pour premier souci d’interpeller son prêtre sur la fragilité des fidèles et les risques de syncrétisme et même de confusion auxquels sa sortie exposait les fidèles, dans une région particulièrement attachée à sa culture et ses traditions. Si on peut reconnaitre que le ton du père évêque a été très ferme, on doit aussi rappeler qu’il n’a été que dans son rôle de gardien du troupeau catholique qui lui est confié à Bafoussam.

Au-delà de la polémique, la question de l’inculturation demeure une question centrale et urgente que l’Église en Afrique devrait affronter en profondeur, en mobilisant tous les savoirs afin de ne pas s’arrêter à des discussions d’ordre liturgique. Le mérite de l’abbé Kengne c’est d’avoir reposer à l’ère du numérique, une question fondamentale, celle du rapport authentique du chrétien catholique africain à sa foi et à sa culture dans un monde où les identités culturelles sont de plus en plus hybrides.

Brice Armel Simeu et Moïse Bayi