« De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon ? », Jn1,46

Ainsi, s’exprimait Nathanael lorsque Philippe vint lui parler de Jésus. À la veille de sa passion, les pharisiens et docteurs de la loi face à Nicodème reprendront la même maxime en d’autres termes : « Cherche bien, et tu verras que jamais aucun prophète ne surgit de Galilée » Jn7,5. Jésus-Christ fût victime du tribalisme et du colonialisme. Il fût victime du pouvoir absolu romain et de la haine collective des juifs de Jérusalem, lui le galiléen.

Israël du temps de Jésus était miné de l’intérieur par un tribalisme qui avait affaibli son unité comme grande nation, et par le colonialisme romain qui exerçait sur lui son oppression. Pour répondre à ces défis est née la secte des zélotes. Un groupe politico-religieux extrémiste qui voulait la libération complète d’Israël de l’empire Romain par la force. Zélote en hébreux signifie être jaloux à l’extrême. Le Cameroun connait aujourd’hui un réveil affiché et assumé des extrémistes politico-ethniques, ceux que je nomme les nouveaux zélotes de l’État postcolonial. Cette catégorie d’extrémistes dont la radicalisation s’est nourrie du discours du rejet de l’autre, conçu comme l’ennemi de la jouissance sociale de sa tribu. Mais aussi du discours de la vengeance ou de la jalousie tribale dont la dérive haineuse parvenue à son paroxysme, conduisit au génocide des Tutsi et des Hutu modérés au Rwanda en 1994, avec près d’un million de morts en trois mois. Stimulés et provoqués sur les médias sociaux, par des leaders d’opinion devenus des soldats de la haine tribale, les nouveaux zélotes de l’État postcolonial camerounais, sont des propagateurs actifs d’un cyber-tribalisme obscur de plus en plus oser et décomplexé. Comment en est-on arrivé là ?

Nous assistons au Cameroun depuis la campagne électorale pour la présidentielle du 07 octobre 2018 et la crise post-électorale qui l’a suivi avec ses péripéties, à une montée en puissance de la parole et du discours tribaliste dans les médias et dans l’espace public. Un terme en vogue chez les intellectuels et les hommes de médias domine le vocabulaire des débats politiques : l’ethnofascisme. Mais c’est quoi ce terme musclé au contenu qui dégage la haine ? Eh bien, c’est tout simplement un concept crée pour désigner le fait de considérer son ethnie comme supérieure aux autres avec ce que cela implique comme accès aux privilèges pour des clans, et frustrations et injustice pour les exclus. Dire comme cela, ça parait simple, mais l’affaire est bien plus grave car il ne s’agit pas simplement d’affirmer ou de revendiquer une suprématie ethnique sans traduction sociale ou politique. Non. Cette suprématie affichée ou dissimulée doit se formaliser, se déployer, se traduire et se faire ressentir dans tous les lieux de pouvoir et les arènes de prise de décisions qui comptent pour le pays. Pour cela, les institutions politiques et donc l’État, deviennent le point culminant de la quête du pouvoir. Son contrôle absolu concentre alors toutes les forces de conquête. Dans cette lutte pouvant dégénérer en affrontements d’une violence insoupçonnée, l’élection présidentielle d’octobre 2018 a avec désolation réveillée les cellules dormantes de l’ethnofascisme dans un moment tendu d’adversité politique pour la captation des équipements du pouvoir.

Sardinards Vs tontinards, ekangpower Vs bamipower, les moutons Vs les talibans… Il s’est depuis insidieusement construit et diffusé un vocabulaire de la détestation, de l’accusation et de la haine réciproquement entretenues, qui fait son nid dans les médias sociaux. Au-delà de ce vocabulaire qui se densifie au gré de la radicalisation de la demande politique, ce développement de la violence dans le rapport au politique traduit l’état de décomposition du vivre ensemble tant claironné au Cameroun.

Qui en est le responsable ? Une question grave, qui exige une réponse grave. Eh bien, au Cameroun, c’est l’accès au pouvoir suprême le coupable.  Il ne s’agit pas juste de capter un pouvoir politique parmi tant d’autres. Un pouvoir sur les affaires publiques qui serait pour un temps exercer avec le devoir absolu d’en rendre compte au risque d’y laisser son honneur et sa fortune. Non. Il s’agit plutôt de capter le pouvoir politique créateur, celui qui est la racine de tous les autres pouvoirs politiques dans l’État et au-delà. Celui qui infuse, domine, et ordonne tous les autres pouvoir, le pouvoir essentiel et complet, à savoir : le pouvoir présidentiel, que j’appelle le pouvoir total ou pouvoir originel. C’est lui le pouvoir qui compte, l’essentiel de l’essentiel, le saint graal politique, l’absolu de la conquête électorale, le sommet de l’État au propre et au figuré. Car au Cameroun, l’accès au pouvoir présidentiel est l’accès à la couronne de l’État. Et c’est lui, le pouvoir présidentiel, lui le pouvoir total, oui, c’est lui le principal coupable de l’ethnofascisme. C’est le régime de l’omniprésidence, une forme d’exercice du pouvoir politique qui sait construire et animer les haines collectives au sein des masses qu’elle domine. Sa finalité est d’assurer sa reproduction et garantir sa pérennité. Il impose sa survie en situation de contestation, en jouant un jeu d’échec avec les colères silencieuses et la résignation populaire, et en s’assurant de la diffusion de l’esprit du déni comme tranquillisant politique. Au Cameroun, le cœur du régime de l’omniprésidence, c’est le pouvoir présidentiel. Pourquoi ? Parce que ce pouvoir présidentiel affermi dans la constitution, est initiatique au pouvoir politique absolu.

Le pouvoir présidentiel initie l’Élu du peuple souverain au pouvoir total, à l’omnipotence politique dans l’État, bref à la dictature. Car il lui donne le pouvoir absolu sur l’État. Aussi, celui qui accède au pouvoir présidentiel, est à partir de lui, transformé en un hégémon politique incontesté : l’hégémon suprême dans l’État. De par sa structure, son fonctionnement, ses codes et sa progressive amplification constitutionnelle, conjugués à son exercice mystérieux et quasi-impérial par Amadou Ahidjo, puis avec une bonne dose d’introversion par Paul Biya, le pouvoir présidentiel au Cameroun, fait de son détenteur un homme-dieu dont le règne absolu fait et défait la santé de l’État.  C’est cela la grande faiblesse de ce qu’on qualifie d’État postcolonial. Cette puissance du pouvoir présidentiel qui tire ses réflexes des vestiges de la colonisation, se manifeste comme le prolongement d’une décolonisation biaisée et inachevée, influencée par l’esprit français de la Vème République. De ce fait, l’absolutisme du pouvoir présidentiel fait de lui le chef d’orchestre de la construction sociale de l’ethnofascisme. En effet, c’est la course pour sa conquête ultime, son contrôle et son exercice qui vont nourrir toutes les ambitions, les tensions, les manipulations, les fragmentations dans le corps social. De sorte que, l’élection présidentielle dans l’État postcolonial menace toujours sa stabilité et sa continuité institutionnelles. Cette crise du pouvoir qui alimente la culture ethnofasciste, est celle dont souffre le Cameroun d’aujourd’hui. Elle ne tolère pas la contestation qui menace ses fondations, ni l’opposition zélée, ni la rationalité éveillée, encore moins la conscience réfléchie. Elle n’accorde de liberté et d’existence qu’a ce qui ne menace pas l’absolu du pouvoir présidentiel sur l’État et dans l’État. Elle ne négocie pas sa survie, elle l’impose. Elle n’a que deux options, vivre ou disparaitre. Elle ne se résout pas et ne se recycle pas, sauf pour mieux se consolider. La crise du pouvoir fait partir du pouvoir.

Dans un contexte de crise sanitaire, comme celui de la Covid-19, l’ethnofascisme est aveugle et stupide. Il corrompt les masses en les égarant dans les discours creux, teintés de violence. Il ruine la qualité du débat politique en polarisant l’attention sur les représentations de la distribution tribale du pouvoir et de ses privilèges. Le plus grave c’est quand les médias en assurent le relai. Des termes ignobles d’un autre âge sont balancés et répétés pour désigner un ennemi, relayés par le discours d’universitaires et d’hommes de médias alimentés par l’argent de la corruption. Celui qui détient le pouvoir présidentiel camerounais d’où qu’il provienne est sublimé. Sa parole est d’or, ses silences sont précieux, son ethnie s’en vante, le peuple lui est conquis. Qu’il parle ou se taise, qu’il se montre ou se cache, l’absolutisme de son pouvoir circule et impose son autorité quasi-naturellement.

Dès la fin de son initiation constitutionnelle au pouvoir absolu, l’omniprésident, l’hégémon politique, s’emploie à déployer et entretenir autour de lui un véritable esprit de cour digne de Louis XVI. Cette cour présidentielle telle une cour royale, vit entre quête permanente de ses faveurs (la confiance de l’hégémon) et la peur de ses colères (la déchéance par l’hégémon). Son indifférence n’est jamais l’assurance ferme de lendemains sans nuages. Car, l’absolutisme supporte mal la prétention et la liberté de ton, l’adversité et la mise au défi. S’il garde silence c’est qu’il se prépare à frapper sans possibilité de riposte. S’il se manifeste c’est qu’il a déjà neutralisé toute force contraire. Il ne se prive jamais de la malice de la vengeance. Le temps n’est pas pour lui un obstacle, il est maitre des horloges. Tant qu’il respire, son pouvoir sait qu’il triomphera de toute contestation. Il sait qu’il ne peut déterminer l’avenir, alors il règne même dans l’invisible. En somme, la puissance de son esprit fait dominer l’esprit de sa puissance. L’esprit de cour dont il est le géniteur, dirige ses courtisans.

Cet esprit de cour se distille dans tout l’appareil d’État et infiltre la société par le moyen d’un droit positif sciemment vicié. Un arsenal juridique expressément conçu et réajusté à vue ou à terme, selon les besoins temporels, pour enraciner ou mieux dissimuler le pouvoir de contrôle de l’hégémon dans l’intimité organique de toutes les institutions politiques. Une fois cela fait et consolider, le respect du droit, la valeur absolue de la loi, deviendront les principes incontestables qui doivent structurer la pensée, les libertés, les comportements et les réflexes du peuple gouverné. La loi n’est donc pas l’expression de la volonté générale, mais la traduction de la part de pouvoir que l’hégémon octroi ou n’octroi pas. Il est le maitre de l’horloge juridique et judiciaire. De même, les notables de la cour de l’hégémon s’appliqueront à faire circuler son omnipotence en ventilant l’esprit du déni, l’esprit du tout va bien, du tout est sous contrôle, tant que l’hégémon n’est pas ostensiblement déstabilisé. Et quand bien même apparaissent les signaux extérieurs de son affaiblissement, les notables de la cour activent de façon graduelle, en direction des différentes couches des dominés, les véhicules du déni, pour s’assurer que la fin du pouvoir qui les a établi ne se signale guère à l’horizon. Ainsi, les attitudes, les discours, les prises de position, sont déterminés par le seul rapport à l’hégémon de l’État, seul détenteur du pouvoir politique absolu.

Cette position et ce poids hégémoniques du pouvoir présidentiel vont ensuite ruisselés par le moyen du décret présidentiel dans tout le pays et façonné l’État et la société. L’administration, l’armée, l’opposition politique, les affaires, le pouvoir traditionnel et même le pouvoir ecclésiastique ne vont structurer leur expression sociale qu’à partir de leur rapport au pouvoir présidentiel. Dans l’État postcolonial camerounais, le pouvoir présidentiel est le pouvoir total qui concentre tous les pouvoirs et détermine le pont entre tous les pouvoirs. De sorte que, le détenteur du pouvoir présidentiel n’est autre que le Souverain Pontife de la Nation, détenteur de l’infaillibilité politique, juridique et administratif dans l’État, et sur l’État.

Dans une telle configuration de la réalité du pouvoir politique au Cameroun, la conquête de sa position suprême, ouverte par l’élection présidentielle au suffrage universel à un tour, devient un enjeu de combats fratricides. Une lutte sans merci, donnant lieu à toutes les formes d’ingéniosités soit pour conserver le pouvoir présidentiel à tous prix, soit pour l’obtenir à tous les prix. Cette perversité de l’hégémonie du pouvoir présidentiel dans le système politique de l’Etat postcolonial entretient l’ethnofascisme, le culte du clientélisme, et la culture de la corruption. Car elle reproduit son absolutisme dans tous les niveaux d’exercice de l’autorité dans l’État et même dans la société. Capter le pouvoir présidentiel va ainsi entrainé une mobilisation exacerbée de la donnée tribale, dans un pays aux trajectoires institutionnelles influencées par la centralisation héritée du colonialisme français, et  l’indirect rule hérité des anglais. En outre, à la question tribale, il faut joindre celle du rapport à la décolonisation biaisée, au cœur de la reproduction et de la formation des élites.  De ce fait, l’ethnofascisme se nourrit des violences qui jaillissent de l’affrontement des forces politiques et sociales qui convoitent le pouvoir suprême, le pouvoir présidentiel. La donnée tribale d’une part et les manifestations de la décolonisation inachevée dans la vie de l’État postcolonial camerounais d’autre part, sont les deux ailes qu’agitent les forces de conquête du pouvoir présidentiel, soit en les dénonçant, soit en les mobilisant au service du dessein ultime : l’accaparement ou l’accession à l’omnipotence politique, au  pouvoir présidentiel. Mais le Cameroun se réduit-il à la question tribale dès qu’il s’agit de la conquête du pouvoir suprême ? La question tribale est-elle le déterminant fondamental de la formation et de la reproduction des élites ?

On peut se l’avouer à tous, le rapport au pouvoir politique au Cameroun se situe d’une part dans le rapport aux tribus, et d’autre part dans le rapport aux forces latentes de la décolonisation inachevée. La conquête du pouvoir se traduit ainsi dans les discours et les représentations sociales en un positionnement par rapport aux tribus et par rapport aux forces latentes des colons d’hier. Ce faisant, la politique et le politique deviennent le point de concentration et de démonstration de cette réalité sulfureuse. Il n’y a pas de pouvoir sans les tribus. Et les tribus n’ont de pouvoir que parce qu’elles octroient le pourvoir même à titre symbolique. A partir de là, l’on peut comprendre avec intelligence le réquisitoire de Maurice Kamto devant le conseil constitutionnel sur la question de l’appartenance tribale ; l’installation de Paul Biya comme Nnom Nguii ( Grand patriarche de tous les patriarches) par les chefs traditionnels bétis du sud ; la percée électorale de Cabral Libi et de son parti le PCRN en pays Bassa, la ruine électorale du SDF à la suite de la crise anglophone, la résistance de l’UNDP et du MDR dans le septentrion. Toutefois, le développement récent du cyber tribalisme amplifié par les sorties répétées et scandaleuses de certains universitaires, hommes de lettres ou encore ex-fonctionnaires a de quoi inquiéter. La banalisation de l’ethnofascisme par des publications aux propos subversifs mais surtout haineux des personnalités comme Patrice Nganang contre les bulus, ou Mathias Owona Nguini contre les bamilékés ( pour ne citer que ceux là) approfondit le dépècement de l’unité nationale camerounaise dont l’ethnofascisme a été et sera toujours le principal ennemi.

Le Cameroun est pourtant un pays très religieux. Et parmi les institutions non étatiques qui permettent de rassembler les camerounais il y a l’Église. Corps institutionnel de la foi et corps mystique du Christ comme elle se définit. Bamiléké, béti, bassa, sawa, kirdi, tikar, bansock, bagnagui, toupouri, massa s’y retrouvent pour confesser un même crédo et se soumettre au même Seigneur. La confession de la foi en Jésus-Christ et la soumission à son autorité divine est un élément commun à beaucoup de Camerounais. Vaincre l’ethnofascisme porté par les nouveaux zélotes de l’État postcolonial camerounais, va bien au-delà du fait de repenser la distribution tribale du pouvoir dans les institutions politiques, ou de réaliser des avancées démocratiques et économiques. Il faudra que tous les camerounais qui ont foi en l’avenir, loin des sirènes de la haine qui divisent pour mieux faire disparaitre, pensent à se soumettre à ce conseil du Christ Jésus dont ils confessent la divinité : « Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés. » Jn 13,34. Si le pouvoir présidentiel consistait à vivre ce commandement jusqu’au sacrifice suprême de la croix, pour le bien commun du peuple souverain, l’ethnofascisme n’aurait pas d’avenir et sans doute même pas de raison d’être.

Brice Armel Simeu

Directeur de la rédaction