Exclusion du Cameroun de l’AGOA : Ce qu’elle signifie de l’état de la cooperation avec les Etats-Unis ?

0
193

Dans un communiqué de l’ambassade des Etats-Unis au Cameroun, on apprend que le Président Trump a décidé de l’exclusion prochaine du  pays de Paul Biya de l’AGOA. Une décision d’exclusion qui n’est pas une première et qui est prise trois mois seulement après le dernier Forum sur le commerce USA-Afrique. Une actualité qui permet de jeter le regard sur cet accord sensé servir le développement économique des Etats Africains. L’exclusion d’un pays tiers augure-t-elle une calamité ?

« Exclusion ! »
« Aujourd’hui, le président Donald Trump a informé le gouvernement de la république du Cameroun de son intention de mettre fin aux avantages commerciaux du Cameroun sous la loi sur la croissance et les opportunités de développement en Afrique (AGOA), à compter du 1er Janvier 2020 ». C’est en ces termes que débute le communiqué de presse rendu publique le jeudi 31 octobre 2019 et disponible sur le site officiel de l’ambassade des Etats-Unis. Dans ce même communiqué on apprend que cette décision d’exclusion est motivée par la « violation flagrante des droits de l’homme ». Une situation qui classe le Cameroun comme non conforme aux critères d’éligibilités au cercle fermé de la trentaine des pays africains bénéficiaires d’un statut particuliers en matière commercial avec les Etats-Unis. Cette exclusion s’appuie sur la section 104 du texte de l’accord, qui permet aux USA de priver un pays des bénéfices de la loi s’il estime qu’il ne réalise pas de progrès suffisants, notamment dans le domaine des droits de l’homme. Selon nos confrères de RFI, Donald Trump a clairement exprimé ses intentions au sein du Congrès Américain. En effet via un message au congrès le matin dudit Jeudi 30 octobre 2019, Donald Trump a annoncé sa décision : « Le Cameroun n’a pas répondu à nos préoccupations concernant les violations persistantes des droits de l’homme commises par ses forces de sécurité. Ces violations comprennent les exécutions extrajudiciaires, les détentions arbitraires et illégales et la torture ». Depuis le déclenchement de la crise dans les Régions anglophones, il y a trois ans, l’armée camerounaise est régulièrement accusée par des ONG de perpétrer des exactions contre les populations et des personnes soupçonnées d’être des combattants séparatistes.
«Vous avez constaté vous-même que dans les Régions du Sud-ouest et du Nord-Ouest, les éléments de nos forces de défense et de sécurité, distribuent l’aide humanitaire ; vous les avez vu entrain de sauver les vies humaines (…) Nos forces de défense et de sécurité sont professionnelles.(…) Donc, je crois que, si on devait condamner, il faut plutôt condamner les sécessionnistes qui décapitent les populations dans les Régions du Nord-Ouest et du Sud-ouest » dixit Paul Atanga Nji en réaction à cette décision. Le Ministre de l’administration territoriale s’est exprimé face aux médias à l’issue d’une réunion de sécurité tenue le vendredi 1er novembre 2019 à Buea, chef-lieu de la Région du Sud-ouest. L’exclusion d’un pays tiers de l’AGOA n’est pas nouvelle. Depuis le 1er janvier 2015, le Swaziland, la Gambie et le Sud Soudan ne bénéficient plus des avantages commerciaux au titre de l’AGOA. Bien qu’aucune raison spécifique n’ait été identifiée dans la déclaration officielle concernant l’élimination de ces trois pays à cette période, diverses sources et analystes économiques attribuèrent leurs exclusions à des violations des droits humains et à l’instabilité politique dans ces pays.

« AGOA : médailles et revers… »
Votée et promulguée en mai 2000 par le Congrès américain, sous l’égide du Président Bill Clinton, l’African Growth Opportunities Act (AGOA) est encore appelée loi sur la Croissance et les Opportunités de Développement en Afrique. Cet accord dispose que les pays de l’Afrique Subsaharienne qui en sont éligibles, peuvent exporter sur le marché américain sans droit de douanes. Cet accès préférentiel et contrôlé au marché américain a permis d’une manière incontestable d’accroître le niveau des échanges commerciaux du continent africain avec les USA. D’après le rapport biannuel sur la mise en œuvre de l’AGOA publié en 2016 par le Représentant des États-Unis pour les questions commerciales internationales (USTR), les exportations AGOA vers les USA qui représentaient 8,2 milliards de $ en 2001 ont atteint un pic historique de 66,3 milliards de $ en 2008. Selon l’agence Bloomberg, en 2018, le commerce entre les Etats-Unis et l’Afrique s’est élevé à $ 41,2 milliards faisant de Washington le troisième partenaire commercial du continent noir.
Des médailles avec des revers insoupçonnés. En effet la croissance exponentielle des échanges commerciaux entre les USA et l’Afrique durant cette dernière décennies doit être prise avec des pincettes. Tenez par exemple, ces échanges se concentrent essentiellement sur l’exportation vers le pays du rêve américain, des produits pétroliers issus du sous sol africain. A titre d’illustration, la représentation diplomatique américaine au Cameroun révèle dans son communiqué d’exclusion qu’au cours de l’année 2018, « le Cameroun a exporté approximativement 220 millions de dollars en biens et services vers les États-Unis. 63 millions de dollars de ces exportations l’ont été au titre de l’AGOA, dont plus de 90% sous forme de pétrole brut ». Les exportations des autres produits non pétroliers africains vers les Etats-Unis ont chuté de 16% a-t-on appris en Aout denier en cote d’ivoire. C’est ce qui fait dire à Jean-Marie Ackah, président de la Confédération générale des entreprises de Côte d’Ivoire (CGECI) que l’Agoa n’a pas suffisamment amélioré la diversification et la transformation structurelle des économies africaines. Un point de vue que partage son ministre du Commerce et de l’Industrie, Souleymane Diarrassouba pour qui : « l’évolution des échanges commerciaux entre l’Afrique et les États-Unis reste largement en dessous du potentiel ». Le ministre plaide pour « un bond quantitatif et qualitatif ». Cette loi demeure un instrument de promotion d’une future zone de libre-échange entre les Etats-Unis et l’Afrique. Elle nait dans une logique américaine de diversification des sources d’approvisionnement en hydrocarbures pour s’affranchir d’une dangereuse dépendance vis-à-vis du Moyen-Orient. L’Agoa est de ce point de vue une belle réussite pour les américains.

« Crépuscule ? »
Disons le clairement : après 18ans d’implémentation, l’AGOA n’a pas permis de faire évoluer les pays africains vers leur indépendance économique et financière. Et on en est loin du scénario. Le but de l’AGOA n’est clairement pas d’aider les pays d’Afrique sub-saharienne à se développer mais à les maintenir dans leur statut de producteurs et d’exportateur de matières premières sans valeur ajouté a déclaré l’année dernière Rob Davies, le ministre sud-africain du Commerce et de l’Industrie. La compétitivité américaine n’est plus à démontrer. Les produits africains non pétrolièrs peinent à entrer sur le sol américains du fait de la batterie de protocoles et contrôles auxquels ils sont soumis. Ceux qui réussissent à intégrer le marché national américain sont difficilement compétitifs en termes de publicité, de qualité et quantité avec les produits locaux. À contrario, les produits américains sont hautement compétitifs sur le marché africain auquel ils accèdent facilement. Aussi des deux côtés de l’Atlantique, les Etats-Unis comme l’Union européenne ont systématiquement été contre l’industrialisation et la transformation des matières premières africaines en Afrique et par des Africains, à partir de contenus technologiques et du savoir-faire. Une situation qui tranche net avec les logiques d’un commerce international sur des bases équitables et le principe chrétien catholique de destination universelle des biens. Si on s’en tient à la déclaration des officiels en marge du 18ème Forum sur l’Agoa qui s’est tenu à Abidjan du 4 au 6 août 2019, Les Etats africains commencent à prendre conscience de ces inégalités. Est-ce le crépuscule de cet accord ? Le temps nous le dira. L’église quant à elle pense que le commerce international dans sa forme actuelle déshumanise l’homme. Dans l’encyclique Populorum progressio, elle indique trois devoirs pour un développement solidaire de l’humanité : un « devoir de solidarité, l’aide que les nations riches doivent apporter aux pays en voie de développement ; un devoir de justice sociale, le redressement des relations commerciales défectueuses entre peuples forts et peuples faibles ; un devoir de charité universelle, la promotion d’un monde plus humain pour tous, où tous auront à donner et à recevoir, sans que le progrès des uns soit un obstacle au développement des autres » (PP 44). En attendant rappelons que l’African Growth and Opportunity Act expire en 2025 et « toutes les options sont sur la table » quant aux accords commerciaux à conclure après 2025, a expliqué Tibor Nagy, secrétaire d’Etat adjoint aux Affaires africaines. En marge d’une réflexion américaine sur un AGOA 2, il faut souligner qu’au cours de la cérémonie d’ouverture du Forum AGOA 2019, les États-Unis ont signé avec l’Union africaine, représentée par son commissaire chargé du Commerce et de l’industrie, Albert Muchuanga, un protocole aux fins de « travailler ensemble » avec le continent pour « développer la Zleca (Zone de libre-échange continentale africaine)». Un autre cigle pompeux, qui voile mal le processus de spoliation des richesses africaines par les multinationales occidentales.

Lionel K@N@