GRAND DIALOGUE NATIONAL: ET SI LE GOUVERNEMENT S’ECARTAIT DES ATTENTES ?

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Le « grand dialogue national » annoncé le 10 septembre dernier par le Président Biya, ne cesse de susciter des débats au sein de la classe politique nationale.

Le discours présidentiel du mercredi 10 septembre 2019 au cours duquel l’annonce du grand dialogue national a été faite ne satisfait pas toute la classe politique nationale, comme l’on aurait pu l’envisager. Cette insatisfaction tient des informations portant à controverse contenu dans l’allocution du locataire d’Etoudi. Il est important de se rappeler que le « dialogue national inclusif » réclamé depuis le début de la crise sociopolitique et sécuritaire de tous leurs vœux par les formations politiques, la société civile et même les Organisme inter-étatiques et les partenaires internationaux, avait pour objectif de mettre fin aux hostilités armées dans la partie anglophone du Cameroun. L’offre présidentiel du « grand dialogue national » peut-il garantir un tel dénouement ? En fait, pourquoi pour beaucoup d’observateurs et d’activistes de la société civile le Gouvernement semble-t-il pénétrer en « brousse » ?

Dès les premières lignes de son discours, le Président Biya reconnait qu’il y’a une crise qui a cours dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest lorsqu’il dit :  » Depuis plus de trois ans, les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest de notre pays sont en proie à une crise, qui met en péril la sécurité et le bien être des populations qui y vivent… » Ce qui n’était pas pour certains un problème est devenu une crise pour le plus haut sommet de l’Etat. Toutefois, à côté de ce constat, pour le pouvoir de Yaoundé, il n’y a personne avec qui dialoguer, côté sécessionniste : « S’agissant du dialogue lui-même, la question s’est toujours posée de savoir, Avec qui? » Affirme le Président Biya. Cette interrogation qui est rhétorique dans les rang de la majorité présidentielle exclurait d’emblée la partie adverse de la table du débat. Ceci étant, il est difficile de voir dans un horizon proche un apaisement de la crise suite à des résolutions prises unilatéralement par le gouvernement.

Par ailleurs, le contexte de la crise pose aussi l’épineux problème de l’Etat de droit et du respect de la justice. Avec la condemnation récente des sécessionistes Ayuk Tabe et Cie, et les videos des atrocités d’une violence inouïe dévoilées au cours de leur procès par le Ministère public, l’enjeu politique de l’application du droit n’a jamais été autant visible et sensible. Il faut noter que Mr. Ayuk TABE est à la tête de la bande armée qui, au Nord-Ouest et au Sud-Ouest, lutte pour la séparation de ces régions du Cameroun depuis un peu plus de trois ans pour former un Etat hypothétique du nom de « l’Ambazonie ». Cette réalité du terrain démontre que ce personnage incarne une puissance anarchique avérée et agissante que le acteurs du dialogue gagneraient à intégrer. La question de la libération ou pas de Ayuk TABA et des principaux leaders sécessionnistes devient alors une question qui s’impose impérativement sur la table du grand dialogue national. Pour certains observateurs et acteurs politiques régler la question des prisonniers sécessionnistes contribuerait à favoriser un « cessez le feu » utile à la tenue d’un dialogue sur la bonne foi des protagonistes. La complexité de cette question est symptomatique de la complexité de la crise elle même qui nous rappelle si besoin que la thématique de fond du grand dialogue national est la question de l’Etat de droit et la justice sociale au Cameroun.

Dans son discours, le Président Biya s’est empressé de fixer unilatéralement les termes du dialogue lorsqu’il affirme : »Il s’articulera également autour des thèmes susceptibles d’apporter des réponses aux préoccupations des populations du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, ainsi qu’à celles des autres régions de notre pays: le bilinguisme, la diversité culturelle et la cohésion sociale, la reconstruction et le développement des zones touchées par le conflit, le retour des réfugiés et des personnes déplacées, le système éducatif et judiciaire, la décentralisation et le développement local, la démobilisation et la réinsertion des ex-combattants, le rôle de la diaspora dans le développement du pays, etc. » L’avocat au barreau du Cameroun Emmanuel ASHU, s’exprimant dimanche dernier dans l’émission « Droit de réponse » sur une chaine de télévision locale Equinoxe TV a repris les propos du Chef de l’Etat dans son allocution du 11 septembre 1991 en prélude à la tripartite disant: « Vouloir dialoguer et fixer sois-même les termes du dialogue et les modalités, c’est refuser de dialoguer et vouloir imposer sa volonté. » Au regard de cela, pour nombre d’acteurs de la crise sociopolitique, le gouvernement semble vouloir imposer sa volonté et non dialoguer, ce dont s’est défendu le Premier Ministre Joseph Dion Ngute. Il serait utile de permettre aux ressortissants de la partie anglophone, en prélude au grand dialogue, de tenir une conférence anglophone comme l’a souhaité le Cardinal Christian Tumi, pour permettre à cette partie prenante de mieux se préparer au grand rendez-vous de la fin du mois avec des propositions spécifiques et plus inclusives.

Conscient de ce que les projecteurs du monde entier portés par les Nations Unies sont braqués sur la crise sociopolitique au Cameroun, le pouvoir de Yaoundé gagnerait aussi à organiser des concertations préliminaires de fonds qui mettrait autour de la table des discussions tous les fils et filles de ce pays, lesquels ont de fait droit de parole sur leur destin, en faveur de la paix. Une telle démarche du gouvernement contribuerait également à renforcer l’honorabilité, déjà assez entachée, du Cameroun dans le concert des nations.