Depuis octobre 2016, les régions du nord-ouest et du sud-ouest du  Cameroun sont le théâtre de nombreux affrontements fratricides et intenses entre ceux que le Président Paul Biya a qualifié d’ « entrepreneurs » de guerres et les forces de défense et de sécurité, les professionnels de la guerre.  les habitants de ces localités sont coincés dans l’étau d’une guerre qui transforme leur quotidien en enfer social. Un seul coupable : des « mains tapis dans l’ombre » manipulant des mercenaires, un agenda caché de puissances internationales aux intentions obscures, martèle la communication gouvernementale. Mais tout n’est pas si simple, la crise dite anglophone a une dose incompressible de complexité. Selon INTERNATIONAL CRISIS GROUP, le bilan fait état de plus 1850 personnes tuées, près de 530 000 déplacés internes, et environ 35 000 réfugiés au Nigeria. L’impact social et humanitaire produit par cette crise sociopolitique devenue sécuritaire, est très alarmant. On parle de plus de 170 villages détruits, toutes les écoles ou presque vandalisées, incendiées ou fermées. Les hôpitaux saccagés, les marchés détruits, il n’y a aucun endroit pour s’y réfugier. Même les églises qui sont les lieux de prière, les maisons de Dieu dans un pays très religieux, ne procure plus la sécurité physique escomptée. L’ activité économique dans les  régions en crise, qui représente environ un cinquième du produit intérieur brut du pays est quasiment inexistante à cause des villes mortes. Les pertes selon le Groupement Inter-patronal du Cameroun (Gicam), sont estimées à plus de 269 milliards Fcfa de manque à gagner et 6434 emplois déjà perdus, selon son rapport de juillet 2018. Il faut aussi compter 2153 milliards Fcfa de pertes suite à la destruction de biens physiques et 8000 emplois relevant du secteur formel menacés.

violences au Nord Ouest du Cameroun en 2016. Crédits photos cameroonvoice

Les régions du nord-ouest et du sud-ouest sont devenues des localités enclines à des violences de tous genres. Les agressions à l’arme blanche ont enregistré une forte hausse; les enlèvements se multiplient; et les meurtres sont de plus en plus ostentatoires. De quoi inquiéter tous les camerounais. On voit les fonctionnaires tomber dans l’angoisse et la dépression lorsqu’ils  sont appelés à servir de ce côté du pays. D’autre agents publics vont jusqu’à l’abandon de leur poste pour fuir l’insécurité grandissante. Parmi les belligérants, personne n’a encore pu y affirmer pleinement son autorité, ce qui plongent les habitants dans un capharnaüm dont l’issue semble incertaine.

Comment en est-on arrivé là ?

Manifestations des Avocats anglophones au Cameroun 2016. Crédits photos BBC News.

Tout a  commencé par de simples revendications corporatistes des enseignants du sous système éducatif anglophone et des avocats anglophones dans la ville de Bamenda. Des revendications  qui se sont traduites par une marche « non autorisée » par l’administration Camerounaise. La police et la gendarmerie se sont alors interposées pour disperser les marches, brandissant  le célèbre slogan : « force restera à la loi pour faire régner la paix ». C’est alors que les pères de familles, les hommes et les femmes respectables, les modèles de la société, se sont vu traiter comme des vulgaires petits délinquants, victime d’une répression policière abusive. Estimant leurs revendications légitimes, les avocats et enseignants à travers la communication des  forces syndicales ont suscité de la sympathie auprès de nombreux citoyens, car à voir comment on traitait le bois vert, l’on  s’imagine ce qui adviendrait du bois sec. Le sens de l’Etat de droit était questionné. Par solidarité, des acteurs de la société civile s’y sont mêlés. Pour la première fois depuis février 2008, une crise sociale s’amplifiait au Cameroun sans trouver de porte de sortie immédiate, et sa métastase en crise politique était engagée, avec l’apparition des revendications portant sur la forme même de l’Etat. La crise s’est alors généralisée, les clans dès lors se sont formés, et de crise sociale l’on est entré dans une crise politico-sécuritaire malgré les solutions apportées par le Gouvernement aux revendications corporatistes: les veilles blessures de l’histoire politique et institutionnelle du Cameroun s’étaient réouvertes.  Il y a eu des récupérations de toutes parts, les politiques, les leaders d’opinions, les farouches adversaires du régime Biya se sont appropriés du problème et les sécessionnistes autrefois éteints ont resurgir avec violence. Pour répondre à la dégradation de la situation sécuritaire et aux nouvelles menaces sur l’intégrité du territoire,  le Gouvernement Camerounais a renforcé les rangs de la police et de la gendarmerie; intensifié la présence de l’armée sur ces territoires, et multiplié les interpellations des  leaders  syndicalistes et des extrémistes sécessionnistes. La conséquence fut l’enlisement du conflit, l’exacerbation des tensions, avec l’accroissement de la violences armée, et la violation massive des droits de l’homme. Du fait de l’insécurité et des menaces pesant sur leur vies , les élèves ont été privés d’éducation, des écoles incendiées, des enseignants tués et des hôpitaux saccagés. Face à l’accroissement du drame social, des commissions pour résoudre le problème par les canaux institutionnels ont été mises sur pieds par les pouvoirs publics afin de trouver des solutions qui permettraient un retour au calme, sans succès notable jusqu’ici. Quand on réinterroge l’histoire, on prend conscience que ce problème anglophone, bien diffèrent du problème du « vivre ensemble », n’a pas commencé par les grèves des enseignants et avocats en 2016, mais il est un contentieux mal soldé hérité des indépendances des deux Cameroun.

Les causes lointaines

John Ngu Foncha et Amadou Ahidjo. Musée National du Cameroun

En lisant l’ancien Ministre, Secrétaire Général de la Présidence de la République David Abouèm à Tchoyi dans une correspondance adressée à nos confrères de Cameroon-info.net, on apprend que les anglophones ont le sentiment d’avoir été dupés par le gouvernement de Yaoundé. Le problème peut être vu sous six angles.

  • La critique de l’Etat centralisé;

  • Le transfert des centres de décisions à Yaoundé, loin des populations et de leurs problèmes;

  • Le non-respect des engagements relatifs à la prise en compte, de manière équitable, des cultures et traditions institutionnelles, juridiques, administratives…héritées des anciennes puissances administrantes.

  • Le non-respect des promesses solennelles faites pendant la campagne référendaire portant sur la réunification des deux Cameroun.

  • Le changement du nom de l’Etat : remplacement de « la République unie du Cameroun » par « la République du Cameroun ».

  • Le non-respect du bilinguisme dans le secteur public, bien que la constitution fasse du français et de l’anglais les deux langues officielles d’égales valeurs.

La critique de l’Etat centralisé.

La conférence de Foumban de juillet 1961 a accordé des pouvoirs très importants aux Etats fédérés. Chaque Etat était appelé à gérer en toute autonomie ses ressources. Ils disposaient de compétences larges et exclusives sur des matières importantes telles que l’intérieur, l’administration pénitentiaire, le développement rural et communautaire, les travaux publics … La gestion des ressources naturelles avait fait l’objet d’une discussion approfondie entre les leaders des deux Cameroun pendant la conférence, puis en aparté entre le Président Ahidjo et John Ngu Foncha, Simon Tandem Muna , Augustine Jua , les leaders anglophones qui refusaient que d’éventuels accords précédemment signés avec la France puissent s’appliquer au Cameroun occidental. Le gouvernement devait être investi par le parlement avant d’entrer en fonction. Les nominations dans la haute administration et le secteur parapublic devaient répondre à une rationalité lisible. Beaucoup de résolutions prise au cours de cette conférence ont été supprimé, mais sans être remplacées par des propositions conciliatrices. Ce qui a suscité des frustrations et des revendications dont le Cameroun subit les effets pervers aujourd’hui.

Le non-respect des promesses solennelles faites pendant la campagne référendaire.

Pendant la campagne référendaire de 1972, un certain nombre de promesses avait été fait si le « oui » l’emportait : Augmentation des salaires, accélération du développement dans ces deux régions, car la suppression des institutions et organismes des Etats fédérés devait générer des revenus importants suite à des économies sur les dépenses publiques. Il se trouve qu’aujourd’hui, rien n’a été fait comme promis.

 Le changement du nom de l’Etat : remplacement de « la République unie du Cameroun » par « la République du Cameroun ».

Après son indépendance en 1960 l’Etat du Cameroun oriental sous tutelle française a pris le nom de République du Cameroun. Les négociations de la réunification se faisaient donc entre la République du Cameroun et le SouthernCameroon , ce qui a abouti en 1972 à la République unie du Cameroun. En 1984, la suppression du mot « unie » dans le nom de l’Etat a été perçu par certains comme une simple phagocytose de l’ancien Cameroun occidental par l’ancien Cameroun oriental, l’histoire du Southern Cameroon commençait alors peu à peu à être absorbée.

Il faut préciser que tout cela ou presque, s’est fait sous le regard de l’actuel Président de la République du Cameroun Paul Biya arrivé à la tête de l’Etat le 06 novembre 1982, à la faveur de la démission du Président Amadou Ahidjo premier Président du Cameroun réuni. A cette époque donc Paul Biya était un acteur principal des négociations.

Prestation de serment du Président Paul Biya le 06 novembre 1982. Musée National du Cameroun

En effet, après de brillantes études en France couronnées par plusieurs diplômes, Paul Biya revient au Cameroun et est nommé en octobre 1962 chargé de mission à la Présidence sous Amadou Ahidjo. En janvier 1964, il est Directeur de cabinet du Ministre de l’Education Nationale. En juillet 1965, il est promu Secrétaire Générale du même ministère. En Aout 1968,  il est nommé Ministre Secrétaire Général de la Présidence de la République. En juin 1972, il est promu Ministre d’Etat, Secrétaire Général à la Présidence de la République. Le 30 juin 1975, il est nommé Premier Ministre. En juillet 1979, il devient le successeur constitutionnel du Chef de l’Etat, et depuis le 06 novembre 1982, il est le Président de la République du Cameroun. C’est dire que de part son parcours dans les hautes sphères du pouvoir depuis l’indépendance du Cameroun, Paul Biya  il a été au cœur des négociations dans le problème Anglophone. En 1975, il était  membre du comité ah doc mis sur pied par l’ ex Président Ahidjo pour y apporter les solutions satisfaisantes , suite aux soulèvements populaires observés dans ces régions. C’est dire que ce problème anglophone, Paul Biya le connaît parfaitement. Qui mieux que lui pour y apporter la solution ?

Georges Guidérand Tadjeuteu